Ça y est, j’ai vu « Naza », à la dernière séance, grâce à une amie qui a acheté mon billet à midi. Pour la suite, il faudra attendre sa diffusion sur les plateformes.
Alors ? D’abord et avant tout, c’est très dur, et comme « Shoah » il faut réfléchir avant de le visionner et se demander avec qui, à quelle heure… Car on en sort pétrifié devant la facilité avec laquelle des individus ordinaires, en fait particulièrement qualifiés, ont accepté de se transformer en assassins de masse. Je suis sorti avant-dernier, un jeune homme restait effondré, secoué de sanglots, il n’arrivait pas à se lever, malgré les efforts de sa famille (possiblement juive).
Le choc est terrible , non pas à cause des dernières dizaines de secondes livrant enfin une image du « résultat » (la video déjà célèbre, pour ceux et celles du moins qui voulaient ben voir, qui n’achetaient pas l’obscène accusation de « Pallywood ») d’un père hurlant le nom de son amour, le nom de ses enfants, , en se glissant entre les blocs de béton avec ce bouleversant reproche, injustice désespérée, au cadavre de son petit garçon « Je t’avais bien dit de veiller sur ta sœur ! »
On sort en larmes, non, pas de la « pornographie du génocide », mais de l’audition de la vingtaine de ces soldats-techniciens qui, pendant une heure, dans la nuit, sur un toit de Tel-Aviv, racontent comment, avec l’aide de l’IA, ils ont tué en masse des « Naza »( sigle de « dommage collatéraux »), parce que, pour tuer des cibles (les 40000 militants du Hamas) il est plus efficace de les tuer le soir, quand ils rentrent dans leur famille, que sur le front. Puis : détruire une à une les maisons, (« en 8 minutes !»), les immeubles de Gaza, même encore habité à 25 % selon l’IA, pour que les habitants « ne reviennent jamais ». Puis comment on abat des enfants (ou adultes) qui courent à coté dans les files d’attente de la nourriture , pour leur apprendre à respecter le règlement dicté par l’occupant.
« Vous en avez tué vous-même ? – Oui, beaucoup. – Des centaines ? – Mais non, des milliers ! ». Plusieurs de ces soldats soulignent le plaisir « hormonal » de tuer, tuer , tuer comme sur un jeu video (ils tuent tous à travers une console d’ordinateur), il fallait donc bien, en quelque secondes finales, montrer « le réel » , les ruines et les morts : les Naza.
Dès la première minute, ce sigle nous est présenté comme une clé de ce qui a permis la déshumanisation des victimes, et par contre-coup des bourreaux. On est loin de l’ignoble critique qu’en a fait la rabbine Horvilleur, cf mon billet du 29 septembre. Naza, c’est un coefficient de civils tués calculés parl’IA pour déterminer les frappes « légitems « de l’armée la plus morale du monde » : 20 Naza pour un milicien ordinaire du Hamas, jusqu’à 500 pour un cadre supérieur. « Mais alors cela signifie que vous êtes autorisés à tuer ppratiquement tout Gaza ? – Oui [geste embarrassé]. »
Car cette équipe de techniciens sait tout de tous les Gazaouis (« on est comme Dieu ») , de ceux qui du moins utilise un téléphone. « Nos «cibles », ce sont les téléphones. On sait les ouvrir à distance, on entend les conversations, la télé, les bébés pleurer, et quand la petite fille appelle « Maman, finis tes course, Papa est déjà rentré » , bing, on détruit l’immeuble – Et la présence du bébé, de la petite fille ne vous dérange pas ? – Non. Jamais, ce sont des Naza, quel que soit leur âge ».
Ils ont mis 6 mois à cartographier tout Gaza, d’après les communications téléphoniques, et l’iA en a déduit qui étaient les cibles Hamas potentielles. Il arrive qu’une famille élargie soit anéantie, simplement pour un « faux positif » : l’IA a pensé que le père était Hamas, mais non. Les officiers admettent 15 % de faux positifs (au-delà , ils se plaignent au fabricant de la plateforme Levander ? )
Ce couple de mots-code « téléphones portables/Naza » (à la place de “combattant du Hamas/civils autour d lui “) étant acquis pour déshumaniser les victimes, quid de la déshumanisation des bourreaux ? On s’attend à retrouver les discours justificatifs classiques des Einsatzgruppen, les officiers de la « Shoah par balles » (cf “Croire et détruire » de C. Ingrao) ou leurs exécutants de base (cf « Des hommes ordinaires » de C. Browning). C’est le cas, avec les inévitables et imparables « J’ai beoucoup travaillé pour entrer dans ce corps d’élite… Si ce n’était pas moi à ce poste, ç’en aurait été un autre… »
Mais avec de sérieuses différences. La première est évidemment qu’il y avait un horrible prétexte réel (contrairement à la Shoah aux prétextes imaginaires) : le 7 octobre, prolongé par la question des otages : « Au début tout le monde pensait « il n’y a pas de Palestiniens innocents. Il fallait y aller pour détruire le Hamas et libérer les otages. On trépignait de joie à chaque cible atteinte : mission accomplie ! » Mais cette « justification » s’est effacée avec le discours de Netanyahou et de la droite, privilégiant la destruction de Gaza sur la libération des otages. Ensuite…
Ensuite ? On distingue 3 attitudes dans les 23 militaire interviewés (maie le producteur , The Guardian, en a d’autres sous le coude) : les bravaches, les troublés, les repentants. Tous ont accepté de témoigner, tous savent que cela va nuire à Tsahal, du coup il est difficile d’interpréter les « bravaches » : ils ne sont quand même pas venus clandestinement pour défendre « leur armée » ? Ce sont eux qui décrivent le mieux l’excitation du « jeu video », et, titillés par le réalisateur, répondent superbement : « on a fait ce que la société israélienne attendait de nous ».
Les « ébranlés » insistent sur le « comment on s’est fait avoir », avec ces mots codes « téléphones/NAZA. » Ils sont en ce sens les plus intéressants. Ils racontent que depuis un poste avancé dans Gaza ils avaient ordre d’abattre toute personne s’aventurant dans « leur zone » : enfants revenant on ne sait pourquoi (retrouver un jouet, un doudou ?) , familles venant rechercher quelques nippes. Tous étaient abattus. « Vous ramassiez les morts ? – Non, les chiens venaient les manger. Certains de mes camarades supportaient ce spectacle, moi pas ».
Et puis il y a les « repentants », ceux qui tirent déjà la leçon pour l’Histoire du genre humain : « Bien sûr que c’est un génocide… Je suis allé en Pologne… Pour moi les Allemands étaient des monstres, le Man absolu, je ne comprenais pas comment des hommes avaient pu faire ça. Maintenant j’ai fait pareil, et je m’en veux de ne pas l’avoir compris plus tôt ».
Un de ces ébranlés, particulièrement écœuré par la masse d’enfants volontairement tués en une seule frappe, sort fumer une clope avec son officier : « Qu’est ce que vous en pensez ? – Mon garçon il faut faire confiance au systeme ! » « Et je suis un rouage du systéme » conclut-il amèrement. Voilà la grande différence avec le justificatif des Einsatzgruppen.On ne dit plus « Les ordres sont les ordres je ne suis qu’un exécutant ». On est « juste un technicien, un rouage d’un système, pour l’essentiel informatique qui comprend : le piratage des téléphones ; leur synthèse par l’IA, avec évaluation pour chaque portable de la probabilité d’appartenance à un Hamas, et du rapport « nombre de Naza par télephone-cible », puis décision de frapper (d’un officier humain, pour le moment, mais la polémique entre Trump et Anthropics suggére qu’il ne faudra pas attendre longtemps pour qu’elle soit automatisée, pour raccourcir les délais), étude de l’angle d’attaque du drone, mise à feu. Le tout vu depuis une console d’ordi.
Du point de vue da la morale subjective (de sa sensibilité au Mal) l’exécutant du système est à mi-distance du pilote de bombardier rasant Hambourg en se faufilant à travers la DCA (c’est moins clair dans le cas de Dresde, plus du tout pour le pilote de l’Enona Gay lançant la bombe sur Hiroshima) et le policier du Bataillon 101 qui abat les juifs un par un d’une balle dans la nuque et dont le problème est de pas être trop éclaboussé par les morceaux de cervelle. Car, sur son écran, le « technicien » de Tsahal est “mis à distance”, mais il voit ou entend la vie de la famille qu’il va anéantir : les pleurs du bébé, la petite fille qui involontairement trahit son père (et se condamne elle-même avec toute sa famille) en signalant qu’il est rentré…
Autre similitude et différence : la croyance qu’on ne les tuera pas tous, mais qu’on les chasse. Ce fut en effet le maquillage, mais pas seulement un maquillage, de l’enfermement des juifs de l’Est dans des ghettos et de la déportation des juifs de l’Ouest vers la Pologne, sans que soit jamais posée la question « et ensuite, pour les envoyer où ? » Quand les Gauleiters de Pologne ont clamé que le « Gouvernorat général » de l’Est était saturé de juifs , et que la Shoah par balle rendait fous ses exécutants, la conférence de Wansee a décidé la solution finale : les tuer en les gazant.
Et pour les Gazaoui ? D’abord les entasser dans le minuscule sud-ouest de Gaza, en rasant le nord et la frontière est. Et ensuite ? Vers un partage des réfugiés organisé dans une quelconque conférence à la Evian 1938 (échec complet) ? La question ne sera pas posée dans ce documentaire magnifique, dont ce n’est pas l’objet : seulement une « croyance justificative ». Seul un « repenti » tire la conclusion : le but est de les tuer tous, « et il fallait faire vite, avant la réaction de la communauté internationale »
MAIS BON : IL N’Y A AUCUNE CHAMBRE À GAZ israélienne à Gaza. Le génocide des Gazaouis ressemble plutôt à celui des ghettos, ou mieux : au génocide roumain, en les laissant mourir de faim dans un no man’s land, en Bessarabie.
Dernier mot : ce film est un très bel objet cinématographique, une véritable invention, comme l’était « Shoah » auquel il ressemble… en beaucoup moins long !



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